Le robot qui câble les armoires : où en est-on vraiment ?

Un portique qui coupe le fil, le dénude, sertit l’embout, l’imprime, le pose dans la goulotte et le visse dans la borne. Sans personne. Ce n’est plus une maquette de salon : la machine existe et tourne en production. Reste à savoir pour qui, et à quel prix.

Qui fait quoi

Le sujet est occupé par un petit nombre d’acteurs, et il faut distinguer trois métiers très différents que l’on range trop vite sous le même mot « robot ».

La préparation du fil

C’est le plus ancien et le plus mûr. Des machines coupent à longueur, dénudent, sertissent l’embout, impriment le repère et trient. Komax et Schleuniger occupent ce terrain depuis des décennies pour le faisceau automobile ; Rittal l’a porté vers l’armoire avec le Wire Terminal. Ces machines sortent un fil fini, repéré, prêt à poser. Elles ne le posent pas.

L’usinage de la platine et du coffret

Percer, tarauder, fraiser les découpes de la platine et des portes. Le Perforex de Rittal fait cela depuis longtemps, à partir du modèle 3D. C’est un travail de machine-outil, pas de manipulation de fil : le problème est géométriquement simple, il est résolu.

Le câblage proprement dit

Là, un seul système revendique aujourd’hui le cycle complet en armoire : l’Averex de Kiesling, société du groupe Friedhelm Loh — le même groupe que Rittal et Eplan, ce qui n’est pas un détail, on y revient. C’est un portique qui prend le fil, le prépare, le route dans les goulottes et le raccorde dans la borne. Il gère le raccordement à ressort et la borne à vis.

Les chiffres annoncés par le constructeur : environ quinze heures gagnées sur une armoire d’à peu près trois cents fils, avec un temps par fil qui passe d’environ trois minutes en manuel à une quarantaine de secondes. Ce sont des chiffres constructeur, sur un cas favorable — à prendre pour ce qu’ils sont, mais l’ordre de grandeur est crédible et il est considérable.

Le progrès réel, et sa nature

Ce qui a débloqué la situation n’est pas la robotique. Les bras et les portiques savaient déjà se positionner au dixième depuis vingt ans. Ce qui a changé, c’est la donnée.

L’Averex ne lit pas un schéma : il consomme un modèle 3D d’armoire dans lequel chaque composant est placé, chaque borne repérée, chaque fil défini avec sa section, sa longueur, son embout et ses deux extrémités. Ce modèle vient d’Eplan Pro Panel, et il est transmis à la machine par une interface développée entre les deux. Autrement dit : la machine devient possible le jour où le bureau d’études produit un jumeau numérique complet et propre de l’armoire.

C’est un déplacement du travail, pas une disparition. Les heures ne sont pas supprimées, elles remontent à l’étude.

Ce qui bloque encore

Le fil est un objet difficile

La recherche a un nom pour cela : deformable linear object. Un fil n’a pas de forme propre. Il se déforme sous son poids, garde la mémoire de son touret, se coince, ripe, forme des boucles imprévues. Un robot qui saisit une pièce rigide sait où elle est ; un robot qui saisit un fil ne sait pas où en est l’autre bout. C’est un problème ouvert, encore très présent dans la littérature scientifique, et c’est pourquoi plus de 90 % des opérations de faisceaux restent manuelles dans l’industrie.

L’Averex contourne la difficulté plus qu’il ne la résout : il travaille dans un espace connu, sur une platine à plat, avec des cheminements imposés et des composants dont il connaît la position exacte. Sortez de ce cadre — un fil à passer derrière un appareil, une reprise sur une platine déjà montée, un composant hors bibliothèque — et la machine s’arrête.

La donnée doit être parfaite

Un schéma qui « se comprend » à l’atelier ne suffit pas. Il faut que chaque référence existe en 3D dans la bibliothèque, avec ses bornes géoréférencées. Un composant absent de la bibliothèque, et c’est toute la ligne qui repasse en manuel. Pour beaucoup de bureaux d’études, ce niveau de maquette numérique représente un chantier bien plus lourd que l’achat de la machine.

L’économie

Une installation de ce type se compte en centaines de milliers d’euros, plus le temps d’ingénierie. Il faut du volume pour l’amortir, et surtout de la répétitivité : la littérature est nette là-dessus, c’est la variété des pièces et la complexité des faisceaux qui rendent l’automatisation économiquement non viable, bien plus que la difficulté technique.

Et sans série, c’est possible ?

Posons la question franchement, puisque c’est celle qui intéresse la plupart de nos interlocuteurs.

Aujourd’hui, non. Pas à l’unité, pas sur des séries de cinq ou dix armoires toutes différentes. Non pas parce que la machine en serait incapable, mais parce que le point d’équilibre est ailleurs : chaque nouvelle armoire demande son modèle 3D complet, sa validation, son réglage. Sur une série longue, ce coût fixe se dilue. Sur une petite série, il domine — et l’on a dépensé en étude ce qu’on a économisé à l’atelier.

Le seuil bougera. Les bibliothèques de composants s’enrichissent, les modèles 3D deviennent un livrable standard du bureau d’études, et la manipulation robotisée du fil progresse. Mais il faut être lucide sur le calendrier : ce qui est en production aujourd’hui vise le tableautier à volume, pas le concepteur de machines qui sort trente coffrets par an, tous différents.

L’autre chemin

Il y a une question que l’on pose rarement, et qui nous paraît la bonne.

Un robot de câblage automatise une méthode : couper, dénuder, sertir, repérer, poser, visser, contrôler les couples. Il exécute très vite un travail qui, en soi, n’avait pas besoin d’exister. Il rend rapide quelque chose de laborieux, sans jamais interroger le caractère laborieux de la chose.

L’autre chemin consiste à supprimer le travail plutôt qu’à l’accélérer. Raccordement sans outil, répartiteurs déportés, connectique M12, cordons préconfectionnés, entrées et sorties en IP67, variateurs décentralisés : chacune de ces technologies existe, chez de nombreux fabricants, et fait gagner un peu de temps prise séparément. Combinées, elles changent la nature de l’opération. Le câblage devient du montage. Et le montage, lui, ne demande ni portique, ni maquette 3D exhaustive, ni série.

Ce n’est pas une opposition de principe. Les deux voies convergeront sans doute : une armoire conçue pour être assemblée est aussi une armoire plus facile à robotiser, parce qu’elle a moins de fils, moins de gestes et plus de standard. Mais pour un concepteur de machines en petite et moyenne série, en 2026, la seconde voie est disponible tout de suite, sans investissement machine.

Ce qu’il faut retenir

  • Le robot qui câble une armoire de bout en bout existe et fonctionne : ce n’est plus un sujet de laboratoire.
  • Son verrou n’est pas mécanique, il est numérique et économique : il lui faut un modèle 3D complet et du volume.
  • La manipulation du fil souple reste un problème de recherche ouvert ; plus de 90 % du travail de faisceau reste manuel dans l’industrie.
  • En petite et moyenne série, le calcul ne tombe pas juste — et ne tombera pas juste avant plusieurs années.
  • Réduire le nombre de fils reste, pour l’instant, plus rentable que de les câbler plus vite.

BrEfLink est une marque de R-TECH SYSTEMES. Nous n’avons aucun lien commercial avec les fabricants cités ; ils le sont parce qu’ils occupent le terrain décrit.